FORRO du SERTAO

Bonjour tout le monde !

J’ai trouvé sur la toile un très bon article qui parle du forro du Sertao..

Du Brésil, on connait surtout la samba du carnaval de Rio et les sophistications de la bossa-nova. Pourtant ce pays immense regorge de traditions musicales diverses et pratiquement inconnues du reste du monde. Dans le Nordeste, région comprise entre l’état de Bahia et l’Amazonie et qui représente près de 20 % de la surface du pays, s’est développé un genre musical unique : le forró.

La région Nordeste (« nord-est »), historiquement la première colonisée, est la plus pauvre du pays. Sous l’emprise de grands propriétaires terriens qui perpétuent un véritable système féodal, le Nordeste reste aujourd’hui encore marqué par la misère et l’injustice sociale. C’est particulièrement vrai de tout l’intérieur aride du territoire, le mythique Sertão.

Le Sertão est une terre de faim et de syncrétisme, dessinée par la caatinga (« forêt blanche » en langue indigène Tupi-Guarani) faite de plantes épineuses, de cactus et de cailloux. L’histoire douloureuse du Sertão a été marquée par des périodes de famine catastrophiques suite aux sécheresses récurrentes qui empêchent le développement de l’agriculture. L’élevage bovin est pratiqué de manière artisanale, employant une importante population de vaqueiros (« vachers ») dont le mode de vie ancestral persiste encore aujourd’hui. Ce sous-développement social et économique n’a pourtant pas empêché le développement d’une culture forte, particulièrement sur le plan musical. Au contraire, le Nordeste et le Sertão forment sans doute l’un des plus importants greniers culturels du Brésil.

C’est dans ce chaudron culturel singulier qu’est né le forró, qui est rapidement devenu l’un des éléments identitaires des Nordestins. Depuis plus d’un siècle,
les bals forró permettent à la population de trouver un peu de réconfort et d’oublier un moment les épreuves de la vie quotidienne.

Bien que le forró ait connu une évolution importante en voyageant vers les centres urbains et dans le pays tout entier, c’est avant tout une musique populaire, qui reste attachée à ses racines rurales. La poésie simple et directe des chansons parle de la vie de tous les jours des Nordestins. De ce fait, pendant des décennies, les élites intellectuelles et musicales ont méprisé le forró considéré comme une musique d’illettrés et de bouseux, sans raffinement et sans valeur.

C’est l’accordéon, ou sanfona, qui est l’instrument roi et le grand symbole du forró. Aujourd’hui, les musiciens utilisent principalement l’accordéon chromatique à clavier. Mais certains continuent à jouer aussi le pé-de-bode (ou sanfona de oito baixos), petit accordéon diatonique datant des débuts de l’histoire du forró et possédant seulement huit boutons de basses. Il arrive aussi que l’instrument soliste soit un harmonica ou une rabeca (violon traditionnel du Brésil).

Le forró traditionnel nordestin présenté sur les deux volumes de Forró acústico est appelé forró pé-de-serra (« forró du pied de la montagne »). Habituellement, un groupe pé-de-serra est composé d’un accordéon, d’un triangle et d’une zabumba. Autre instrument emblématique du forró, la zabumba est une grosse caisse tenue en bandoulière, jouée d’un côté avec un maillet, et de l’autre avec une baguette qui joue les contre-temps.

Au cours de l’histoire, les catastrophiques sécheresses du Sertão ont poussé beaucoup de paysans désoeuvrés à un exode massif vers le Sud pour devenir les ouvriers des grands chantiers de la construction de São Paulo, Rio de Janeiro et Brasília. Ces immigrants nordestins et leur descendance forment aujourd’hui la classe pauvre des capitales où on leur réserve toutes les tâches ingrates. En quittant leur terre, les Nordestins ont emporté leur culture, et le forró bat aujourd’hui son plein sous une forme renouvelée dans les innombrables bars dansants forró des capitales.

Dans l’état d’Espirito Santo d’abord, puis à Brasília, est ensuite apparu un genre nouveau, appelé forró universitário (car il s’est développé d’abord dans le milieu étudiant des universités). Ce genre a conservé la formation de base du forró pé-de-serra en y adjoignant d’autres instruments modernes et des orchestrations plus savantes, ce qui a produit une forme de forró adouci plus au goût des classes moyennes et supérieures. Par extension, « forró universitário » désigne aussi tout le forró produit au Sud du pays.
Depuis quelques années, le forró connait une nouvelle vague très populaire sous la forme du forró romântico (ou electrônico). Ce phénomène est né dans le Nordeste, mais s’est rapidement étendu dans tout le pays. Ce sont des groupes à vocation très commerciale qui conservent seulement quelques éléments du forró original, allant parfois même jusqu’à remplacer l’accordéon par le synthétiseur. Ces bandas proposent des spectacles chorégraphiés à grand renfort d’effets spéciaux qui attirent des foules gigantesques pour danser au rythme facile de chansons romantiques ou à caractère sexuel. Ce raz-de-marée commercial rend la vie dure aux musiciens fidèles au forró pé-de-serra. Mais, en revanche, il fait vivre bon nombre de musiciens de la jeune génération. Bien que ce forró commercial phagocyte le marché du disque et les ondes radios, le forró pé-de-serra continue à animer les bals populaires, et il garde la vedette des grandes fêtes de São João.

Chaque année, la saison du forró culmine lors des fêtes de São João (la Saint-Jean). Cette tradition héritée du Portugal a acquis au Brésil une importance exceptionnelle. Au calendrier officiel, c’est le 24 juin qui est le jour de São João. Mais dans le Nordeste, c’est tout le mois de juin qui est consacré aux bals forró et aux quadrilhas (danses en « quadrilles »), attirant une foule plus importante encore que le carnaval.

Traditionnellement, les grands centres du forró sont Caruaru (état de Pernambuco) et Campina Grande (état de Paraíba) qui possèdent de grands forródromos (stades spécifiquement réservés aux concerts de forró, équivalents des énormes sambódromos de Rio et São Paulo). Mais la force extraordinaire du forró réside dans son omniprésence dans tout le Nordeste, et la São João se fête jusque dans le plus petit village isolé du Sertão où se cachent souvent les artistes les plus étonnants.


Dans le contexte de l’économie de survie qui caractérise la région, rares sont les musiciens qui peuvent faire de leur art une profession. Et même pour ceux qui y parviennent, ils l’exercent généralement de manière saisonnière, principalement durant la période de São João. En dehors de cette saison, ils sont souvent forcés de poursuivre une autre activité pour nourrir leur famille, comme c’est le cas de la plupart des musiciens que vous pourrez entendre ici.

Sous le terme générique forró se retrouvent en réalité plusieurs rythmes différents, dont les plus importants sont le baião, forró, xote, arrasta-pé et xaxado. Pour chaque titre, vous trouverez au dos du disque la spécification du rythme employé.

Le rythme considéré comme fondateur est le baião, formalisé et rendu célèbre par la plus grande figure de l’histoire du forró : Luiz Gonzaga. Le terme est issu de l’expression « baiar », forme populaire de « bailar » (« faire le bal »). Ce rythme binaire est inspiré de celui des bandas de pifanos traditionnels. Ce sont des groupes de flûtes et percussions eux-mêmes issus du métissage entre chants indiens, rythmes africains et marches militaires européennes. Le génie de Luiz Gonzaga, connu comme Rei du baião (« roi du baião »), est d’avoir conservé l’accompagnement rythmique des pifanos (dont la zabumba) en remplaçant les flûtes par l’accordéon. Il a ainsi établi la forme classique du groupe pé-de-serra à partir duquel il a développé un répertoire de chansons nouvelles, en collaboration avec le poète Humberto Texeira surnommé Doutor do baião (« docteur du baião »). C’est la chanson « Vira e Mexe » (en 1941) qui fit le premier succès de Luiz Gonzaga, entraînant une vague de succès populaire du baião et une reconnaissance nationale du forró de manière générale.

Le rythme forró à proprement parler est plus rapide et plus syncopé que le baião. C’est le rythme dominant aujourd’hui, probablement parce qu’il est le plus spectaculaire musicalement, et aussi le plus dansant. La majorité des titres repris sur ce disque sont des forró. L’origine du mot forró est sujette à controverse. L’explication la plus probable est qu’il s’agirait de la contraction du mot nordestin  « forrobodó », qui signifie désordre ou confusion. Par extension, « forrobodó » décrit un bal ou une fête. L’autre explication voudrait que le terme soit issu de la prononciation locale de l’anglais « for all ». Cette théorie se base sur le fait  qu’au début du vingtième siècle, la construction des chemins de fer de l’état de Pernambuco a été confiée à des ingénieurs anglais qui organisaient volontiers des bals ouverts à tous, dont les annonces affichaient l’expression « for all ». Le forró se danse en couple, en corps à corps, de façon sensuelle et énergique. Il nécessite la complicité des couples de danseurs et un bon balancement du bassin pour être bien exécuté.
Très apprécié aussi des danseurs, le xote se danse tête contre tête, les yeux fermés, en exécutant en synchronisme des pas glissés selon la formule consacrée « dois pra cà, dois pra là » (« deux pas par ici, deux pas par là »). C’est dans le répertoire du xote qu’on trouve les plus belles mélodies. Ce rythme plus lent et raffiné permet aux musiciens une plus grande finesse d’inspiration et d’interprétation. Certains artistes se sont d’ailleurs spécialisés exclusivement dans ce genre. C’est aussi le rythme favori du courant de forró universitário.

Par contraste, le rythme arrasta-pé est une adaptation accélérée des marches militaires venues d’Europe. Ce rythme est particulièrement apprécié lors des quadrilhas des fêtes de São João. Il se danse de manière ludique en se balançant d’un côté à l’autre de façon sautillante. Un bon arrasta-pé sème toujours la bonne humeur collective.

Certains groupes perpétuent aussi la tradition du xaxado. Selon la légende, ce rythme ancien et parent du baião, aurait été créé par le fameux Lampião et sa bande de cangaceiros (bandits controversés du Sertão).

Lampiao et son frère Antonio (photo prise par Lauro Cabral à Juazeiro en mars 1926) extrait du livre Lanpiao, vies et morts d’un bandit brésilien par Elise Grunspan-Jasmin, éditions Puf.

Le seul film sur Lampiao, sa compagne Maria Bonita et ses compagnons tourné en 1936 par Benjamin Abrahao (Ce dernier fut retrouvé assassiné quelques années plus tard)

La xaxado a vraisemblablement des racines rythmiques indiennes indigènes. Il fait d’ailleurs aussi partie du répertoire des bandas de pifanos. C’est à l’origine une danse paysanne, imitant les pas exécutés lors de la culture du feijão (le haricot, aliment de base du Nordeste). Le nom xaxado évoque le son du frottement rythmé des pieds durant le travail (« xa-xa-xa »). Le rythme syncopé du xaxado est bien reconnaissable. Il prend souvent une forme quasiment incantatoire qui emmène les danseurs dans une transe ludique. Il est pratiqué surtout par des groupes folkloriques perpétuant la mémoire des bandits cangaceiros, et lors des quadrilhas de la fête de São João. Une fois encore, c’est Luiz Gonzaga qui a remis ce rythme au goût du jour, en l’intégrant à son répertoire durant les années 40. Il a même rendu hommage ouvertement à Lampião en se parant du chapeau traditionnel des cangaceiros comme costume de scène. Il a aussi composé de nombreux xaxado qui ont contribué à faire de ce personnage controversé une figure héroïque et un symbole du courage des Nordestins.
Il existe bien entendu une multitude de variantes régionales et d’inventions personnelles des musiciens qui utilisent régulièrement d’autres rythmes nordestins, comme le côco, le rojão, le maracatù, et le populaire frevo du carnaval de Recife et Olinda. Ils composent et adaptent aussi à leurs instruments des morceaux sur des rythmes venus du Sud du pays comme le valnerão, le choro ou la samba. Lors des bals, ils intègrent aussi occasionnellement d’autres danses venues d’Europe, comme la valse ou la mazurka. Toutes ces influences sont toujours adaptées à leur répertoire propre, en leur donnant une couleur nordestine qui fait le charme inimitable du forró.

Deux disques du label Cinq Planètes

Le forró compte aussi un ingrédient régional important: la culture du vaqueiro.
Traditionnellement, les vaqueiros chantent a capella des mélodies inspirées de l’appel des boeufs. Lorsque ces chants sont composés d’onomatopées ou que ce sont des poèmes improvisés, ils portent le nom d’aboio (terme provenant de boi, « boeuf »). Lorsqu’il s’agit des vers préexistants récités en utilisant le phrasé de l’aboio, ils portent le nom de toada. Ces chants, très respectés par les Nordestins, sont exécutés à une ou deux voix et utilisent une poésie simple qui évoque le plus souvent la vie dure mais belle du vaqueiro. Les aboiadores se rencontrent pour chanter à l’occasion des vaquejadas. Chaque localité du Sertão organise sa vaquejada qui attire toute la population rurale pour faire la fête autour des exploits des cavaliers et des vaqueiros qui se disputent le podium du corrida nordestine. La culture du vaqueiro inspire beaucoup d’artistes nordestins qui utilisent le thème, la poésie et parfois même le phrasé musical de l’aboio. A l’inverse, on trouve aussi beaucoup d’aboiadores qui s’accompagnent d’un groupe  forró dans un style qu’on appelle forró de vaquejada. C’est le cas de plusieurs artistes que vous pourrez entendre sur les deux volumes de ce Forró acústico. La sélection reprend aussi des extraits de toadas et aboios traditionnels.

Damien Chemin au « Travail » dans le Sertao…

à très bientôt !

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